Je sème à tout vent

Texte d’Alexandre Vialatte extrait de ses Chroniques de la Montagne ; chronique 578 du 5 mai 1964, ’Célébration du pissenlit’.

On se rappelle Les Mémoires d’Elseneur, cet étonnant roman de Franz Hellens, baroque, énorme, monumental, qui semble emporté dans la tempête sur l’air d’un opéra de Wagner. Depuis, Hellens publie des pensées sur les songes. Il vit aux environs de Paris près d’une maison où de jeunes Américains poussent des hurlements de cow-boy, parlent du nez et descendent des Peaux-Rouges. Il y a fait le recensement de ses thèmes essentiels. C’est dire qu’il vieillit comme un sage. Les cris perçants de ses jeunes voisins ne l’empêchent pas de méditer entre le tilleul, le lilas et les aucubas dans son jardinet où le soir tombe. Il vient d’y écrire une Célébration du pissenlit. Et il y a d’autant plus de mérite que son jardin n’en contient que trois, dont l’un douteux, l’autre écrasé et le troisième, le bon, chétif. Mais ce sont détails pour un poète. Le pissenlit en soi, le pissenlit de Platon, ne souffre pas de ces contingences.

Hellens vient donc de publier une Célébration du pissenlit. C’est pour célébrer le Pissenlit. Il a raison. On oublie trop, de nos jours, pris par mille soucis accessoires, de célébrer le pissenlit. Le pissenlit pourtant, au sens large du mot (c’est-à-dire la famille des Composacées), recouvre la moitié du globe. Il sert de marque de fabrique à l’un de nos plus grands éditeurs ; « Je sème à tout vent » dit son label qui représente une dame soufflant sur la fleur étoilée d’un pissenlit dont le duvet s’envole en tout sens. Et qui croira (je l’ai pourtant vu) que Mme Larousse elle-même (Mme Larousse existe) porte une robe noire en tissu imprimé ornée, en blanc, de ces fleurs légères qui répandent leurs plumes à tout vent.
Tout est pissenlit sur la terre. A Sainte-Hélène, ils ont huit mètres de haut. Pourquoi s’opposer à un fait ? Un fait utile ? Et même indispensable. Je ne voudrais contrarier personne, même ceux qui sont -pourquoi ?...- contre le pissenlit, mais je leur demande, puisqu’ils sont contre, avec quoi ils pourront nourrir, quand ils auront détruit le pissenlit au sens large, les chevaux kalmouks et les bestiaux tartares qui ne consomment autre chose que l’Artemisia alba ?

On voit par là l’importance du problème. Le pissenlit est une chicoracée, c’est-à-dire une composacée dont la racine constitue le dixième, je ne dis pas des phanérogames, mais de la végétation du globe. C’est au point qu’on se demande ce qui n’est pas pissenlit. Les 1 000 genres des composacées se décomposent en 9 000 espèces, soit un dixième des plantes connues, la moitié de celles de Sicile, et de l’Amérique tropicale, le huitième de celles de l’Allemagne. Tout au moins des phanérogames. Aussi tout le monde a-t-il la notion de pissenlit. Si l’on hésite, il faut éviter de le confondre avec le dahlia, le salsifis ou l’eupatoire de Mésué, qui sont aussi des composacées, mais la pratique donne mille repères (le salsifis se mange au beurre, le pissenlit au lard ; l’Anisochoeta mikanioïdes est, au contraire du pissenlit, tubuliflore ; l’Albertinia erythropappa ne saurait prêter à confusion sérieuse, le pissenlit est beaucoup moins pappa). Il y a d’ailleurs des caractères qui ne peuvent tromper ; si, cueillant une composacée qui n’est pas le salsifis ni l’erythropappa, mais qui a des feuilles pennatifides et qui contient de l’acide hydrixycinnamique, du lévulose, de la choline et des stérols, vous voyez que vous avez affaire au Taraxacum gymnanthum, ou même obovatum, ou erythrospermum, n’hésitez plus, c’est le pissenlit, préparez le saladier, battez la vinaigrette, faites fondre le lard dont vous l’oindrez.

« Porté en amulette, dit Schmuck, il vous donnera d’abord une douleur pesante, suivie de convulsions oculaires, mais ensuite vous y verrez mieux ». Le pissenlit, au sens large du mot, est un légume qui mène à tout. Il permet d’enivrer le poisson, de colorer le beurre, de faire vomir le canari, de déconstiper la tortue, de régulariser les fonctions féminines de la sarigue, et de guérir dans une certaine mesure les hémorroïdes du lapin. Il protège les ballots de cachemire contre les insectes rongeurs, virilise le hérisson, fournit des fards, fait fondre les verrues, guérit de la morsure des serpents et de la gerçure des mamelons, permet de teindre les chevaux en noir et la barbe en jaune. Mais je sens bien que le lecteur se figure que j’hésite à dire si je pense avec Versman que le fameux Doronicum pardalianches doit le plus beau de ses vertus curatives à une résine d’une extrême âcreté et non à un alcaloïde, comme l’avait prétendu Thomson. Qu’il se détrompe ; je suis Versman sans hésiter.

Telles sont les merveilles de la science, tel est le pissenlit sur la terre : universel, important, ignoré. Franz Hellens le réhabilite : « Le pissenlit, dit-il excellemment, est essentiellement lui-même ». Il nous signale la « volonté de puissance », « l’héroïsme » du pissenlit et sa « grande envergure morale », sa générosité foncière qui lui « permet l’éparpillement dans la mesure, la distraction dans l’opportunité » ; c’est un maître de l’architecture, il donne des leçons à Vauban. Hellens vante sa « nature d’élite », il conserve la vie, « il conserve la mort ».

Il en existe, paraît-il, d’immenses étendues en Auvergne. Sur les plateaux. Je l’aime mieux tout seul, avec sa fleur dorée, sur le ballast noir d’une voie de chemin de fer.
Puissé-je en trouver un sur le soir de ma vie, pour me raconter l’histoire du monde à la lueur de sa petite lumière jaune.
Il n’y a que les fleurs et la grammaire. »