Nakalia

Je sonne, j’attends trois minutes.
Je sonne, j’attends trois minutes.
Je sonne, j’attends trois minutes… Quatre, cinq.
C’est plus que le temps réglementaire. Là, il y a un problème.
Nakalia serait−elle tombée, encore une fois ?
Allongée par terre depuis des heures ? Peut−être morte ?
Je fouille dans mon sac à la recherche de mon portable. Dernière tentative : va−t−elle répondre au téléphone ?
Non.
Aucun voisin dehors. Normal, par ce froid. Aucun dedans non plus ? Personne ?
Je tape le numéro du service d’aide à domicile pour m’informer d’une éventuelle absence de "ma protégée". Répondeur. Ben oui. Il est midi trente.
Tout le monde n’est pas une droguée du travail comme moi !
Avant d’alerter Jacky, le sergent des pompiers, faisons le tour des hôpitaux.
Je trépigne sur le pas de la porte, noyée dans l’avalanche des numéros qui défilent sur l’écran. Il faudrait quand même que je me décide à apprivoiser ce portable, petit bijou technologique dont nous a toutes dotées notre employeur mais dont je n’ai pas encore pris le temps de lire le mode d’emploi (traduit en huit langues !).
Je suis sur le point d’appeler les admissions d’urgence lorsque une voix rauque s’élève bizarrement, comme d’outre tombe. D’où vient−elle ?
Hésitante, je fais le tour du hall d’entrée, à l’extérieur.

C’est Nakalia. Elle m’attend à la fenêtre en me tendant ses clés.
L’ouvre porte est en panne. Ben oui, comment n’y ai−je pas pensé ?
J’escalade le muret couvert de glace pour atteindre la fenêtre. En contre bas, le trou des escaliers de la cave louche sur moi d’un air menaçant, prêt à me happer au moindre faux pas. Je traverse les troènes enneigés, j’attrape les clés au vol, je re saute sur le muret que je longe avec prudence. Patineuse ou funambule ?
Bon, revoilà la porte. J’entre. Nakalia m’attend dans le hall. Il lui a fallu un quart d’heure pour faire dix mètres.
Nakalia.
Fiche signalétique : dossier n° ???.
Pudiquement désignée cas social + + + dans le jargon du métier.
Jeune retraitée dont j’ai la charge depuis… Une éternité ?
Particularité : Nakalia vous balance en pleine figure les cicatrices flagrantes des épreuves qui ont jalonné son existence. En la vieillissant prématurément d’au moins vingt ans. comprendre, à l’apprécier surtout. Suivant les jours, j’admire son courage silencieux ou je déplore sa résignation de femme ereintée par le temps. Destin désastreux, abnégation de féminité, Nakalia porte tous les stigmates du désespoir ordinaire. Sa difformité, sa laideur négligée, son absence d’estime pour elle−même, sa fuite dans l’alcool et le tabac sont autant de renoncements face à sa dignité bafouée, celle qu’elle n’a pas réussi à s’attribuer elle−même.



Pour télécharger librement et gratuitement l’oeuvre au format PDF ou acheter le livre...

© Escoutoux.net 2007 [Contact] [Crédits] [Plan du site]
[Bonnes adresses]  [Chroniques]  [Coups de coeur]  [Créations]  [Dites-le]  [Recettes]  [Sortir]  [Visites Virtuelles]  [Plan du site]

Fatal error: Call to undefined function: cron_clevermail_cron() in /homez.353/escoutou/www/ecrire/inc/cron.php on line 114