L’heure de Maud

En tant qu’assistante sociale, je me rends régulièrement au Centre d’Accueil Psychiatrique Temporaire.
Depuis plusieurs années, j’y rencontre Maud, une jeune schizophrène de 23 ans, suivie en externe. Elle vient de temps en temps pour quelques jours, selon le traitement médical.
Quand elle est là, elle m’accueille dès mon arrivée, tôt le matin, toujours à la même heure.
J’ai fini par l’appeler "l’heure de Maud", comme je le lui avais confié, affectueusement.
Ce matin, selon son habitude, elle m’attend dans le hall d’entrée. Familièrement, elle s’accroche à mon bras pour m’accompagner jusqu’à mon bureau.
Les schizophrènes sont plutôt silencieux, repliés sur eux-mêmes à l’extrême. Alors, pour favoriser la communication, je me suis penchée sur le sens artistique de Maud.
Elle adore écrire. Je l’encourage à le faire le plus possible. Cela nous permet de suivre son évolution.
Pour motiver les pensionnaires à s’exprimer de cette façon, l’équipe médico sociale a créé un petit journal où tous les patients du centre peuvent faire éditer leurs oeuvres. Cette forme de thérapie nous révèle chaque fois des merveilles et nous y découvrons de plus en plus tout l’univers incroyablement riche de nos "malades".
Maud se passionne pour l’écriture. Nouvelles, petits contes magiques, poèmes, elle révèle ses états d’âme dans ce qu’elle écrit. Après, je lui demande de m’expliquer, de me raconter son histoire. Et là, petit à petit, un dialogue s’instaure. Maud exorcise elle-même ses propres démons.
C’est presque devenu un rituel. Quand j’arrive au centre et qu’elle m’accueille dans le hall, je sais déjà qu’elle a passé une grande partie de la nuit dans ses romans. Alors, elle m’apporte son oeuvre qu’elle me tend avec la question traditionnelle :
- Sera-t-elle éditée celle-là ?
Ma réponse est toujours oui. Parfois, même, je me dis que les récits de Maud pourraient être la base des travaux pratiques de mes élèves, comme certains dessins de ses compagnes, tant ils sont profonds.
Ce matin, Maud semble plus joyeuse. Il lui arrive de sourire, ce qui est assez rare. Elle n’a pas ce regard en dessous des gens qui vivent dans la peur. Bien sûr, je la souhaite guérie, même si je sais que ce genre de maladie ne guérit pas si vite. Depuis les années que nous nous rencontrons, elle progresse très lentement.
Maud m’accompagne jusqu’au bureau numéro sept, celui du service social. Elle se l’est approprié et s’y installe avec aisance. Je ne prends pas le temps d’allumer mon ordinateur : si je la fais un peu trop attendre, elle risque de se refermer et ne dialoguera plus.
Elle est assise devant moi. Je lui adresse un sourire complice.
- Quel titre cette fois ?
- "L’heure de Maud" !
Je dissimule ma surprise. Je me souviens du jour où j’avais fait allusion à cette heure matinale mais pas suffisamment, à mon avis, pour qu’elle l’ait intégrée dans son esprit. Du moins, c’est ce que je croyais…
- L’heure de Maud ! C’est prometteur !
- Oui. Et écoutez bien car cette histoire, elle vous est destinée. A vous. Spécialement !
Je suis encore plus étonnée. D’habitude, Maud me donne le texte à lire et, pendant toute la lecture, m’enveloppe d’un regard interrogateur plein d’espoir.
Elle s’exprime si rarement par la parole…



Pour télécharger librement et gratuitement l’oeuvre au format PDF ou acheter le livre...

© Escoutoux.net 2007 [Contact] [Crédits] [Créations]
[Bonnes adresses]  [Chroniques]  [Coups de coeur]  [Dites-le]  [Recettes]  [Sortir]  [Plan du site]