Mensonges : point de rupture Auteur : Fred Leborgne
Catégorie : humour
Licence Art Libre
Ce monde est-il le notre ?
Est-ce celui que l’on souhaite ?
Ma femme pouvait accoucher d’un jour à l’autre. Elle avait rejoint sa mère en province et j’étais seul le soir à l’appartement. Au bureau, la situation était tendue. Depuis deux semaines, j’avais commencé à remplacer la chef de secrétariat, en congés sans solde avec son mari militaire à la Réunion. En même temps, il manquait une secrétaire en congés maternité et une des deux dindes allait bientôt se faire prescrire les « congés pathologiques pré maternité ». Dans l’autre bureau, c’était Nathalie qui partait deux mois en stage informatique. Et bien sûr, personne n’était remplacé. Heureusement d’ailleurs que la nouvelle organisation permettait quelques raccourcis.
Ma chef aussi était obligée de bosser et cela la rendait acariâtre. Elle me menait une vie d’enfer et ses jérémiades me tapaient sur le système et me faisaient perdre mon temps. Plus d’une fois, je serrai les poings, par réflexe. Elle s’en apercevait et jetait de l’huile sur le feu, comme si elle avait voulu que je la frappe. Mais cela lui aurait fait trop plaisir. Plainte, arrêt de travail et statut de victime. Alors, mentalement, je la projetai au travers des baies vitrées qui explosaient en mille éclats tachés de rouge, au ralenti, dans un fracas apocalyptique. Je l’imaginai brisée après un bref envol, écrasée sur la dalle de ciment du rez-de-chaussée, la tête et le cou enfoncés dans le torse et la cervelle giclant du crane sous l’impact happée au vol par un clébard de passage. Projetée assez loin, un camion aurait aussi pu lui rouler dessus. Je finissais par sourire de ces excès d’imagination, de plus en plus ridicules. Mais il était hors de question pour moi de frapper une femme. C’est un acte de lâcheté qui m’aurait à jamais mis au rang des parias Des marchandises disparaissaient aussi, et je dus augmenter la fréquence des inventaires comme faire plus de rapports de casse, moins contraignant que mener des enquêtes sur les vols.
C’est alors que je fus accusé d’être complice, au moins par laxisme.Je fus convoqué encore une fois par le DRH. Cette fois, je ne me laissais pas faire. J’exigeai même qu’on vienne fouiller chez moi pour dissiper tout soupçon. Je voulus aussi faire jouer le syndicat pour me plaindre de mon supérieur hiérarchique. Et là, je ne trouvai plus aucun soutien.Ma chef était intouchable du fait de sa « liaison occulte » avec la grosse légume politique. Le DRH ne savait que trop les informations dont disposait cette légume sur les frasques du PDG, entre autre plusieurs fois raccompagné par des hommes en bleu en toute sécurité chez lui alors qu’il avait été pris au volant de sa voiture de sport, plus connue que le loup blanc, au retour de chez une call-girl de luxe.J’étais seul et je bossai seize heures par jour. Irréprochable mais encombrant. A moins que… Une tentative de conciliation eut lieu dans le bureau du DRH afin de crever l’abcès. Il nous demanda de trouver un terrain d’entente, que nous devions continuer à travailler ensemble. Il me proposa de vider mon sac. Je m’épanchai donc, mais pas totalement. Je pouvais parler de l’incompétence et des mensonges de mon supérieur hiérarchique, je ne pus me résoudre à parler de toutes les vexations qu’elle m’avait fait subir, à base de mots, de petits ordres anodins, du sale boulot fait à sa place, des rumeurs colportées dans mon dos, des tableaux de service dont elle m’avait confié la responsabilité, mais dont elle modifiait les tours sur la demande de quelques favoris ou favorite pour se faire bien voir, mais en parfaite injustice pour les autres…