Naître rien Un jour où nous étions ensemble chez une désespérée en larmes, tu lui as demandé pourquoi elle pleurait.
"Je ne suis rien !" a-t-elle fini par répondre.
Tes yeux verts se sont embrumés. Juste une seconde.
Le temps de te laisser reprendre… le temps.
Tu l’as simplement regardée, sans émotion.
De mon rôle discret d’accompagnante sociale, je t’observais en silence, toi, tellement directif dans ton rôle de médecin.
Et je me souviens de tes paroles à ce moment-là.
Elles sont tombées comme un couperet
"Nous sommes tous rien !"
Ton constat sans appel était-il une affirmation pour la consoler ? Pour l’encourager ? Pour lui rappeler que la solitude est l’essence même de la vie ? Et qu’il faut s’y faire car il n’y a pas d’autre choix ?
Ou, sans y prendre garde, venais-tu simplement de révéler ta propre vacuité ? Ta propre incomplétude ?
Ton propre sentiment de néant ?
Face à cette vieille femme en pleurs, je n’ai rien ajouté. Je l’ai juste prise par les épaules dans un geste de tendre compréhension.
Pourtant, j’aurais aimé te dire à ce moment-là :
Penses-tu vraiment ce que tu dis ?
N’être rien ce serait naître rien.
Naître rien ?
Rien, ce corps merveilleux qui nous est donné si généreusement ? Et que toi tu prends plaisir à détruire sans la moindre conscience alors que tu t’efforces de guérir celui des autres ?
Rien, ce coeur qui nous accompagne pour nous apprendre à connaître l’autre ? Et que toi tu préfères épuiser en conflits inutiles dictés par tes peurs égotiques ?
Rien, cette âme qui nous manque tant que nous n’avons de cesse à la rechercher, comme des aveugles dans leur nuit ? Et que toi tu occultes dans les plaisirs artificiels aussi frustrants qu’illusoires ?
Rien, la vie qui s’enroule et se déroule comme un fil d’Ariane ? Fragile et précieuse à la fois. Qui nous rend tout autant misérables et puissants ?
Remplaçables mais uniques ? Et dont toi tu n’as jamais voulu prendre le temps de découvrir le véritable sens ?
Rien ?
Dans ma tête, je t’ai souri tristement pour constater en silence le bilan que tu faisais de ton existence.
Rien.
Alors c’était donc ça ta vie ? Rien ?
Comme cette pauvre femme déconstruite par le destin, tu pensais n’être rien ?
Rien ni personne ?
Si je te demandais la place à t’accorder dans mon existence, me répondrais-tu "aucune" ? Comme on me l’a déjà répondu ?
Y’a-t-il autant de riens pour faire toute une vie ?
Une vie peut-elle n’être faite que de rien ? De millions de riens qui s’enchaîneraient stupidement, sur un long chemin, comme autant de galets trop lisses pour retenir la moindre trace de notre passage ?
Rien, ta vie dans la tienne ?
Mais tellement, ta vie dans la mienne !
Et tu ne le sais pas…
Ce jour-là, j’aurais dû t’avouer : non, tu te trompes.
Pour moi, tu comptes. Tu comptes beaucoup. Tu comptes tellement.
Tu comptes vraiment, ne le vois-tu pas ?
Mais tu voulais être rien et, à ce moment-là, je n’ai pas trouvé le courage de te dire que, pour moi, tu étais tout.
Alors, je t’ai laissé dans ton rien.
L’authentique du P3 - Prologue
Auteur : Agnès Andersen