Regarder par la fenêtre

Auteur : Jean-Luc Desjardins
Catégorie : Humour
Licence : Contrat Creatives Commons (by-nc-nd)

Étonnement :
Ce qui est stupéfiant, c’est qu’on peut voir sans être vu, au 4ème étage, torse nu. S’il n’y avait pas les voisins d’en face, on pourrait être entièrement nu. Les regards d’en bas, manifestement, opèrent jusqu’à deux mètres de hauteur, maximum.
On pourrait être nu, vous dis–je, et se trémousser impunément. À condition de condamner les fenêtres d’en face, évidemment.

Dispersement :
Toujours intéressant à observer…
Les plus immédiatement repérables cherchent quelqu’un, de groupe en groupe, ou bien ils font semblant … jusqu’à ce qu’on les remarque. L’auteur du spectacle est délicieux, et touchant. Il guette, telle une poule le vermisseau, la reconnaissance, la gratitude, la com–préhension ! Oh oui ! Con ! Con ! Pas celui que vous pensez, mais con, cum, « avec » en latin ! Bref, il quête, et c’est touchant.
Plus tard, il manipulera un gros ballon mauve, dont il ne saura que faire. Il le refilera à un gamin en costume, bien emmerdé. En effet, les acteurs sont juvéniles et les bisous pleuvent, bien plus que les critiques (au grand désespoir de l’auteur). Ils sont mignons et tout à l’heure une des chanteuses a failli s’évanouir, d’émotion j’imagine. Une vraie blonde, dont la peau rosissait sous l’effort.
Le mystère des dispersements, c’est que des gens sont là tout à coup, qui semblent ne pas y avoir été. Ils surgissent, une fois que les simples spectateurs sont partis, ce qui fait au moins la moitié du monde, et émettent des avis qui ont l’air autorisés.
Je ne peux m’empêcher de penser au dépècement d’une charogne, pour lequel chaque catégorie animale respecte son tour.

Révélation :
Quelle belle jeune femme que celle qui vient d’entrer sur la place ! Vêtue d’une robe de lin vert, naturel, qui l’épouse juste ce qu’il faut, elle avance aisément. Sa chevelure surtout est du plus bel effet : flottant doucement au rythme de sa démarche …
Mais qu’elle vienne à passer à la verticale de la fenêtre, et c’est l’horreur : son crâne vu d’en haut c’est une anémone goulue, à la raie palpitante … au rythme de sa démarche.

Traces :
Devant le magasin de mode « branchée », une vaste tache brunâtre, de chiens qui ont saigné. Je n’ai rien vu, rien entendu, mais on m’a raconté. En allant chez le dentiste, j’ai pisté leurs traces pendant un moment.

Étonnement :
C’est drôle, je n’ai encore jamais eu envie de me jeter par la fenêtre : pour me donner en spectacle ? Merci bien !

Cheminements :
Tous les matins que Dieu fait, sauf certains Dimanches, le fleuriste et sa femme installent leur éventaire, et cela dure une heure trente. Avec leurs salopettes et leurs petits pas, on dirait deux nains infatigables. Et le soir pareil, pendant une autre une heure trente. J’espère au moins que leur commerce marche bien …

Rugissement :
Un matin, vers onze heures, au sortir de la place, j’ai croisé un voyageur au visage buriné, sac de marin à l’épaule. L’œil fixé sur les quarantièmes rugissants, il ne voyait ni pavé ni passants. Le soir, je l’ai revu de ma fenêtre : il avait fait cinquante mètres.

Couronnement :
Le soir de la finale, après la victoire, une jeune fille avait ceint le drapeau tricolore. Un jeune homme tendait le sien à bout de bras, plié, se demandant qu’en faire, et s’en voulant.

Endormissement
Les voitures attendent sagement sur la place, en reflétant d’étranges façades.

Discernements :
Vues du quatrième étage certaines femmes ont un étrange triangle noir par–dessous le menton. Vus de là beaucoup d’hommes ont le cheveu déjà parti.
Vus du 4ème, les jeunes gens à casquette ont l’air d’échassiers, aux becs inquiets.



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