Le vieux de derrière la fenêtre

Pour Alain Leforestier.

Tout ça à cause d’une (peut-être deux, voire trois mais pas plus, juré-craché) fiole, d’une ouverture minuscule entre la cloison de deux appartements et d’une femme dont la beauté lumineuse éclairait la nuit. Et ces yeux, ces yeux …

La tendresse du temps n’a pas voulu rider ma peau ! C’est que je suis un riverain du ciel. Et ma maison est haut perchée sur la rive reine. J’habite à la marge du monde. Au bout de l’horizon, le soleil se noie derrière les montagnes. Je suis un bien étrange vivant. Ma vie passe par mes yeux. Je cherche de derrière ma fenêtre à reconstituer le puzzle de ce qu’elle fut. Et j’aime ce moment-là, surtout en été où le vol fou des martinets griffe le ciel orangé de longues lignes noires. Les oiseaux se poursuivent en criant. La terre rend sa sueur alors que la ville murmure doucement. Devant moi, un océan de verdure s’étire avec le vent. On se prépare à la nuit, bientôt j’irai là où la lune viendra démêler mes rêves.

J’oublierai jusqu’au temps qui passe. Alors, je serai bien. Parce que j’ai le souvenir d’elle.

Ce soir peut-être la reverrai-je encore ?

Notre première rencontre, c’était une nuit, derrière le bois éclaté de ma cloison transpercée par un rayon de lune. La première fois que je m’aperçus de cette ouverture, je descendais à la cave. Un rituel quotidien comme on entretient tous les rituels, sans trop savoir pourquoi, si ce n’est que cette part de sacré répond à l’indicible. Le noir est ainsi fait qu’il attire les âmes et j’aimais ce moment magique, ce mystère ignoré d’abord, que le vin me révélait comme une confidence de fond de bouche. J’aime le vin parce que j’aime la nuit. Parce que la solitude à ce moment-là ne se prouve pas mais s’éprouve. Parce qu’il n’y a rien à dire, rien à faire si ce n’est se laisser porter par la magie de l’instant, par le geste. Par les rêves qui viennent. Par les cauchemars aussi.

Deux veinures de bois s’étaient écartées. Du coup, la lumière de lune s’était glissée. Le rayon tout auréolé de poussières étincelantes comme des lucioles semblait venir de l’appartement mitoyen. Je ne savais rien des gens d’à-côté. Parfois, j’entendais un homme crier. D’autres fois, j’apercevais une silhouette de femme, fuyante, descendant la rue pentue pour disparaître à l’aplomb de la rivière. Elle, ce n’était pas un corps mais deux yeux de chat. Deux yeux verts comme des agates que je n’oublierai jamais.

Alors, je posai mon œil sur ce trou inattendu. Non que je fusse voyeur, mais pour comprendre la signification de ce jet de lumière qui entrait chez moi, par effraction. Je la vis, elle ne se sachant pas observée. Elle n’était affairée à rien. Elle était là comme suspendue dans cet espace immense.
Ses yeux couleur de menthe croisaient les miens dissimulés. Elle était belle, divinement belle, elle riait en caressant son ventre, ses seins, ses interminables jambes, son sexe.
Elle existait. Pour moi, pour moi seul, moi le fou qui depuis si longtemps a oublié de vivre. Elle était éblouissante. Et puis un jour, l’homme d’à côté cria plus fort que d’habitude et cloua une lourde planche comme on pose un couvercle sur une boîte mettant un terme à mon rapt quotidien. La lumière s’éteignit. Je ne la revis plus jamais. Même dans la rue. Je n’entendis plus rien.

Depuis, je la cherche de derrière ma fenêtre dans l’océan des songes où j’aime à me plonger. Parfois j’aperçois ses longues jambes qui portent cette passante pressée. D’autre fois c’est son rire que j’entends. D’autres fois encore, ce sont ses mains, ses yeux qui passent devant moi portés par une autre. Je ne désespère pas de la revoir. Alors j’attends. Je me surprends à suivre le fil du soleil ou bien la lune qui maigrit chaque jour un peu plus en espérant l’apercevoir.

Pendant ce temps, le temps passe.

Hier, un homme a crié dans l’appartement d’à côté.

Jean-Luc Gironde

Photo : Jean-Luc Gironde. Street Art, rue des Cascades. Paris 20ème.