Cédric Vallas : « Tout. C’est l’aventure. »
Il y a des rencontres qui donnent envie d’écrire un article. Et puis il y a celles dont on ressort avec l’impression d’avoir ouvert une porte sur un univers beaucoup plus vaste que prévu.
J’ai passé près de quatre heures avec Cédric Vallas. Quatre heures à parler de chevaux, de théâtre, de cinéma, de cascade, de voyages, de rencontres, de liberté, de transmission… et de cette drôle de capacité qu’il a à être toujours en mouvement tout en restant profondément attaché à un endroit : Les Terrasses, à Escoutoux.
Ce qui m’est resté de cette conversation, plus encore que l’impressionnante liste de spectacles et de tournages de son parcours, c’est un mot : émerveillement. Cédric respire la liberté. Pas une liberté théorique ou confortable : une liberté qui suppose de bouger, de chercher, d’apprendre, de recommencer, d’accepter de ne jamais savoir exactement où la prochaine rencontre va le conduire.
« Tu ne sais pas où ça va t’emmener. »
Cette phrase pourrait être le fil rouge de sa vie.
Les Terrasses, les chevaux et une première envie de liberté
Cédric est né à Escoutoux. Enfin, à la maternité de Thiers, précise-t-il avec le sourire. Mais pour lui, l’essentiel est ailleurs : « Je suis né ici. » Ici, c’est Les Terrasses, où ses parents avaient acheté et rénové leur maison et où il a toujours vécu.
Sa mère était infirmière, passionnée de jardin et de brocante. Son père avait repris le Bar à Jules, le bar-restaurant du village. Des parents actifs, très actifs même, et un enfant qui ne semble pas avoir été beaucoup plus calme ! Cédric raconte qu’il était déjà capable de dormir n’importe où, de manger n’importe quand. Aujourd’hui encore, les horaires très définis ne semblent pas vraiment faire partie de son vocabulaire.
Les chevaux arrivent aux Terrasses lorsqu’il a une dizaine d’années. Ses parents aiment les animaux et disposent du terrain nécessaire. Un premier cheval entre dans la famille.
Quelques années plus tard, vers 13 ans, le hasard va faire le reste. Là où le cheval familial est emmené pour être travaillé, Cédric rencontre un cascadeur voltigeur. « C’est lui qui m’a mis le pied à l’étrier. »
La formule est belle, mais surtout elle raconte un véritable basculement. Le jeune garçon découvre la voltige et, très vite, comprend qu’il vient de trouver quelque chose qui lui correspond. « Je ne sais pas faire quelque chose sans le faire à fond. » Il n’a jamais lâché le cheval.
Quand il cherche à mettre des images sur ce que représente alors pour lui cette pratique, une scène lui vient immédiatement : « l’Indien qui part à cru sur son cheval dans les plaines ». Derrière cette image, il y a déjà ce qui va devenir une constante chez lui : la liberté, le mouvement, le plaisir.
Au collège, Cédric veut devenir cascadeur voltigeur. Ses parents l’accompagnent dans ce projet. Et la même rencontre qui lui a ouvert les portes de la voltige lui donne aussi le goût du spectacle.
L’aventure commence réellement lorsqu’il se produit avec une association, d’abord dans un rayon d’environ 200 kilomètres autour d’Escoutoux, parallèlement à son BTS. Parents et amis participent à cette première aventure. Il n’envisage pas cela comme un loisir qui durerait quelques années : il comprend assez vite qu’il peut en faire son métier.
À une vingtaine d’années, il arrête ses études et devient intermittent du spectacle.
Apprendre partout où c’est possible
À cette époque, les formations permettant de devenir l’artiste qu’il veut être sont encore rares. Pas facile de trouver « un vrai compagnonnage ». Alors il part.
Voyager devient une façon d’apprendre. Aller à la rencontre d’autres artistes, d’autres professionnels, d’autres manières de travailler. Construire un réseau, mais surtout un « vrai réseau humain ».
Cédric ne cesse dès lors d’ajouter de nouvelles disciplines à son parcours. L’acrobatie, la voltige, l’équitation savante et classique, la cascade, le théâtre, la voix, le travail du corps… Mais aussi tout ce qui permet de fabriquer un spectacle : costumes, accessoires, sellerie, cuir, forge.

Crédit photo Cécile Fradin
« Pulcinella » au Moulin Jaune chez Slava le clown
Et c’est là que son histoire devient particulièrement intéressante pour nous, ici, à Thiers.
Le travail avec les chevaux l’a conduit vers le ferrage, puis vers la forge. Son père recevait au Bar à Jules de nombreux couteliers. Thiers n’est qu’à une dizaine de kilomètres. Peu à peu, les outils et les savoir-faire manuels entrent dans son univers.
Même le couteau, aujourd’hui au cœur de sa nouvelle création, n’est donc peut-être pas arrivé là tout à fait par hasard.
Cédric avait déjà lancé des couteaux dans « Caïn et Abel » et dans « Le Maréchal ». Dans ce dernier spectacle, il utilisait notamment un rogne-pied, outil du maréchal-ferrant. Le cheval, une nouvelle fois, n’est jamais très loin.

« Le Maréchal » avec Solera
Son parcours va ensuite l’emmener sur les scènes de théâtre, dans la rue, sous les chapiteaux, au cinéma et sur les pistes équestres. Il travaillera notamment pendant quatre ans avec Zingaro, dans Battuta de Bartabas, parcourant les routes de France et du monde.
Quatre années de tournée avec une compagnie comme Zingaro, c’est évidemment une formidable expérience artistique. Mais Cédric parle aussi de ce que l’on apprend à vivre ensemble : partager les espaces, les contraintes, les personnalités, la fatigue, les voyages. Une autre forme d’apprentissage.
Et puis il y a le cheval.
« Avec les chevaux, on ne ment pas. »
Cette phrase revient comme une évidence. Pour Cédric, le cheval est un partenaire qui oblige à être juste. La communication passe par la voix, la posture, le corps. Une relation qui va bien au-delà de l’équitation et qui l’amènera également à travailler sur la communication et le coaching avec le cheval.
Être plusieurs artistes à la fois
Quand je lui demande comment il se définit aujourd’hui, sa réponse pourrait presque sembler provocatrice : « Tout. »
Comédien, cavalier, cascadeur, acrobate, voltigeur, artiste de rue, comédien voix… Il ne cherche pas à choisir.
Il faut dire que son parcours l’y a conduit. Un artiste qui veut créer un spectacle doit parfois savoir jouer, parler, monter à cheval, chuter, fabriquer un accessoire, travailler son corps, comprendre la musique, diriger, transmettre.
On entend parfois dire que le métier d’artiste en oblige plusieurs à la fois. Chez Cédric, ce n’est pas une formule : c’est une réalité.
Les formations ont leur importance. Il continue d’ailleurs à se former. Mais il reste très attaché au compagnonnage. « C’est essentiel et primordial. » Apprendre auprès de quelqu’un, observer, essayer, échouer, recommencer, comprendre comment un autre artiste travaille : cette transmission-là lui paraît indispensable.
Avec les années, quelque chose d’autre s’est construit : la conscience de ses propres savoir-faire. À 50 ans, il sait ce qu’il est capable de faire, mais surtout il sait comment aller chercher ce qu’il ne maîtrise pas encore.
C’est aussi ce qui lui permet aujourd’hui d’accompagner les autres.
« Faire naître l’exploit chez les autres. »
Pour lui, c’est une vraie satisfaction. Mais il faut d’abord avoir fait naître l’exploit en soi, connaître le chemin, les difficultés, les peurs, les ajustements. Ensuite seulement vient la transmission.
« Pedro Ramirez » : un homme, un couteau, une première fois

Crédit photo Florant de la Tullaye
« Pedro Ramirez »
Et puis il y a ce nouveau projet.
En juillet 2026, Cédric a présenté chez lui, aux Terrasses, une sortie de résidence de « Pedro Ramirez ». Un spectacle encore en construction, mais suffisamment avancé pour être montré à un public choisi, dans ce lieu qui est à la fois sa maison et son espace de création.
L’idée vient d’une chanson de François Morel, qui raconte l’histoire d’un vieux lanceur de couteaux ne voulant pas quitter la scène.
Cédric contacte François Morel pour lui parler de son projet. Réponse de l’intéressé : « Merci, ravi d’avoir été votre muse. »
Le personnage de « Pedro Ramirez » lui permet de réunir plusieurs univers qu’il connaît bien : le cabaret, le théâtre de rue, le cirque, l’art forain. Et cette fois, pas de cheval.
C’est suffisamment rare pour être souligné : « Pedro Ramirez » est le premier numéro de Cédric sans cheval.
Le couteau devient ici un personnage à part entière. La technique est là, bien sûr, mais Cédric ne cherche pas à faire une simple démonstration de lancer. Il construit un personnage, une histoire, une présence.
Le spectacle est presque terminé. Presque, seulement. Il reste « un truc à fignoler à la fin ».
Pourquoi cette prudence ? Parce que « tout est matière vivante ».
Cette phrase dit finalement beaucoup de sa manière de créer. Un spectacle n’est jamais totalement terminé. Il vit avec celui qui le joue, avec le public qui le reçoit, avec les rencontres qui l’ont nourri. Une idée peut en entraîner une autre. Un détail peut ouvrir une nouvelle porte.
Et cette porte, Cédric est toujours prêt à la pousser.
Revenir aux racines
Il pourrait parler pendant des heures de ses expériences : le cinéma, le cirque, les tournées, les chevaux, les spectacles de rue, les rencontres avec de grands artistes, les formations, les voyages.
Mais lorsqu’il parle des Terrasses, quelque chose change.
« Le terroir, c’est ici, ça a façonné ma façon d’être. »
Les Terrasses sont son « pied à terre », son île, ses racines. Lorsqu’il part, son paquetage est ici. Il a besoin de ce lieu de référence, de ce point fixe à partir duquel il peut repartir.
C’est peut-être là que se trouve le paradoxe de Cédric Vallas : il est profondément attaché à ses racines et profondément épris de liberté.
Il part pour apprendre. Il revient pour créer. Il repart pour rencontrer. Il revient avec ce qu’il a appris.
Et les rencontres ont une place immense dans son histoire.
Lorsqu’on lui demande quelle rencontre a changé sa vie, il cite Solera, son cheval noir. Mais il corrige presque immédiatement la question : « Toutes les rencontres ont changé ma vie. Solera est la plus touchante rencontre dans ma vie. »
Trois mots pour résumer son parcours ?
« Liberté, rencontres, travail. »
Et pourquoi continuer ?
Parce que la réponse est finalement contenue dans tout ce qui précède : « Ça fait tellement partie de moi, de mes envies, de ma philosophie. »
À 50 ans, il n’a manifestement aucune envie de ralentir. Lorsqu’on lui demande ce qu’il imagine pour demain, il ne choisit pas une nouvelle discipline, un nouveau spectacle ou une destination.
Il répond simplement :
« Tout. C’est l’aventure. »
Et venant de Cédric Vallas, on aurait du mal à imaginer une meilleure conclusion.
Cédric Vallas. Tel : +33 683190529 / Mail : vallascedric@gmail.com.
Anne-Marie Javelle
Crédit photo pour la belle image qui illustre cet article : Lc photographie.
Voir en ligne : Son site internet